12.06.2009

Les clients.

 

 

Parfois, pour gagner des tas et des tas de sous, je fais des transcriptions pour des gens qui ont des manuscrits dégueulasses à lire, et qui ont besoin d'une sympathique archiviste paléographe pour les y aider.

Moyennant finances. Car je suis vendue au grand capital, et croyez bien que cela me convient tout à fait.

 

Et comme je suis en train de réviser la géo pour l'oral de l'agrégation, je me suis dit qu'on pouvait jouer à faire une typologie de mes chers clients.

 

Il y a d'abord, et c'est le plus courant, le généalogiste. Ayant en général découvert des papiers de familles dans un grenier suite à un héritage, il s'est mis à faire sa généalogie, et remonte sans problème jusqu'au XVIIe siècle, ne se découvre que des bouseux pour ancêtres, et ce au travers des archives des notaires et des registres paroissiaux de Nouans le Fuzelier ou de Morsang sur Orge. Le généalogiste a des sous et plein de bonne volonté. Il pose force question sur les papiers que vous lui transcrivez, il est tout à fait urbain et courtois.

Le seul problème, c'est qu'il est en général retraité et a donc du temps. Il a ainsi la la furieuse manie de vous appeler tous les soirs à 21h pour vous demander "où ça en est", et à vous refaire en direct sa généalogie, ce qui est d'autant plus ennuyeux que vous la connaissez déjà - puisque c'est vous qui l'aidez à la pondre, sa généalogie à la noix. Et ça dure. Et vous n'en pouvez plus.

L'avantage : il finit toujours par vous proposer de venir visiter voire passer un week-end dans la propriété dont il a hérité, celle où il a trouvé les papelards familiaux. Du genre petit château à 59 pièces, piscine, abondance d'hectares boisés.

Le généalogiste est ainsi le meilleur client qui soit, sympathique et attachant. Je les adore - sauf les soirs où, passé 21h, j'ai d'autres choses à foutre.

 

Il y a ensuite celui qui a hérité d'une baraque (mais un gros château, cette fois-ci), ou qui l'a achetée, et qui, tout pareil que le généalogiste, a trouvé des papiers au grenier. Papiers qu'il ne sait pas lire mais dont il devine que c'est vieux, et que ça raconte des trucs. Notre nouveau châtelain se monte très vite le bourrichon et imagine que là, dans ces papiers, il y a forcément un mémoire des Templiers qui expliquent là où ils ont planqué leur trésor, sous le troisième chêne en direction de l'étang aux carpes, juste avant que l'affreux Philippe le Bel ne leur tombe sur le râble.

Évidemment, notre ami châtelain est affreusement déçu quand vous lui rendez votre transcription et que vous lui expliquez que non, pas de trésor des Templiers, parce que son parchemin, c'est une quittance de Toussaint Michel pour Jean Le Petit, paroissiens de Bray sur Seine, qui lui a bien payé les quatre livres huit sols qu'il lui devait pour l'achat d'une vache.

Il vous reste à le consoler en lui expliquant que finalement, l'histoire rurale, c'est bien aussi. Même si ça ne rend pas aussi riche que le trésor des templiers.

 

Il y a également le thésard honteux, celui qui a absolument voulu faire une thèse de médiévale alors qu'il n'a jamais fait de latin - et qu'il ne compte pas s'y mettre. Le thésard a honte, parce qu'il a bien conscience du fait que faire faire ses transcriptions pour sa thèse, ça craint grave n'est pas génial. Il peut même vous proposer de vous faire signer un papier dans lequel vous vous engagez à ne jamais révéler que c'est vous qui avez transcrit l'intégralité de son corpus de textes.

En plus, il essaie d'obtenir une ristourne sur les tarifs "parce qu'il est étudiant, alors il n'est pas riche, vous comprenez".

Il ne vous reste qu'à l'envoyer paître en lui expliquant que bordel, pour votre thèse, vos transcriptions dégueulasses, c'est vous qui les avez faites. Et qu'il n'a qu'à suivre les cours de paléographie à la fac, ça sera toujours moins cher.

 

Il y a l'universitaire étranger. Il est loin, du genre Wisconsin ou Coïmbra. Donc, il vous prie aimablement de bien vouloir aller faire quelques vérifications par-ci par-là, parce qu'il ne va quand même pas prendre l'avion pour aller vérifier trois pauvres trucs aux Archives nationales. Et on le comprend.

L'universitaire étranger a en général des demandes bizarres, du genre "pouvez-vous vérifier si tel mot est écrit en rouge ?" ou "de combien de centimètres est l'alinéa du paragraphe trois du folio 689 ?".

L'universitaire étranger est d'une courtoisie à toute épreuve et vous oblige à réviser un peu votre anglais pour lui répondre - parce que moi, ma première langue, c'est le latin, alors oui, causer anglais, ça me pose problème, c'est comme ça. Il vous paye en devises étrangères, ce qui vous permet de vous la péter grave à la banque, quand il s'agit d'encaisser un chèque en dollars canadiens ou en zlotys.

 

Eh oui, les transcriptions font aussi partie de la mondialisation.

Commentaires

Il y a aussi l'adorable vieille dame un peu esseulée qui, pour un peu de compagnie de temps en temps, le dimanche à l'heure du thé, vous file à transcrire des textes qu'elle arrive parfaitement à lire, mais devant lesquels elle feint l'érosion des compétences paléographiques et affecte exagérément la presbytie.
Elle alimente régulièrement le stock en sollicitant ses relations au service photocopie des Archives départementales de l'Eure-et-Oise et du Tarn-et-Lot.

Celle-la, plus le temps passe, moins vous vous sentez l'envie de la faire raquer au tarif normal.

Ecrit par : D. de Saint-Denis | 12.06.2009

Ben c'est normal de faire payer, "tout travail mérite salaire" comme dirait l'autre, et ce travail-là requiert en plus de sacrées compétences.
Ca va sinon les révisions? J'espère que vous n'en avez pas trop marre. Moi à mon époque je n'en pouvais plus, la période entre écrits et oraux a été vraiment difficile.

Ecrit par : M* | 14.06.2009

Excellent ! J'en regrette presque de n'avoir pas de château afin de vous y convier. Mais je songe à en acheter un, dès que j'aurai trouvé le trésor dans mon petit jardin actuel. Tenez-vous prête...

Ecrit par : Didier Goux | 14.06.2009

Dire que je me suis laissée exploiter sans penser à rémunération... Bon d'accord je n'ai pas réussi à lire. Mais je l'avais prévenu, le petit monsieur, que mon-truc-à-moi, c'était les écritures 16e-17e s. Pas au-delà.

La prochaine fois qu'un généalogiste pêté de thunes vous ennuie, Camille, songez aux amis qui seraient ravis de vous remplacer...

Ecrit par : Doretdefeu | 14.06.2009

Rien qui sonne plus nouveau riche à mes yeux qu'une piscine au pied d'un vieux château. À part, peut-être, un parking. Cela dit, la piste pour hélicoptères, dans le genre prince saoudien ou maffieux ruse, n'est pas mal non plus, mais il faut déjà pouvoir y mettre les moyens.

Ecrit par : Chieuvrou | 15.06.2009

> D. de Saint-Denis,

C'est vrai. Mais celle-là, avec le temps, ce n'est plus "une ciente".
Du reste, il est très rare que je fasse payer le "tarif normal" aux gens. Parfois, j'ai passé six heures sur un pauvre papier de douze lignes, et je me doute bien que le client n'est pas prêt à débourser autant pour douze lignes. Donc, on dit qu'on a passé moins de temps.
C'est un moyen de fidéliser, quoi :p


> M* :

Oui, de toute façon, sauf les thésards honteux, tout le monde accepte assez bien les tarifs. C'est un vrai travail, ils en sont bien conscients.
Évidemment, l'aide aux copains est totalement gratuite :)

Pour les oraux, ben voilà, tout comme vous, j'en ai par-dessus les oreilles, malheureusement je passe très tard (en juillet) donc ce n'est pas demain la veille que je serai en vacances. Snif.


> Didier :

Mais i faut un château avec des archives dedans, sinon ça vaut pas !


> Doretdefeu :

Pas de problème, si un jour j'en ai un en trop, je vous l'envoie.
Cela dit, moi aussi, i lm'est arrivé de me retrouver à devoir rendre piteusement le document en disant que "bah euh, j'ai rien lu. Désolée". On se sent très embêté.


> Chieuvrou :

Ah, mais chez les vrais châtelains, la piscine est planquée derrière un bosquet, en général elle a remplacé l'étang aux carpes. Et c'est tout à fait agréable ainsi, vous avez l'impression de vous baigner dans le pécile de la Villa Hadriana à Tivoli.

Ecrit par : camille | 15.06.2009

Quand je serai Président, vous serez ministre de la culture, Camille. Et personne ne vous obligera à faire des divisions en public, promis.

Ecrit par : Hank | 24.06.2009

> Hank,

C'est plutôt l'éducation nationale qui m'intéresse, mon cher ! C'est possible ?

En plus, je sais faire une règle de trois, alors vous voyez bien.

Ecrit par : camille | 24.06.2009

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