20.10.2009

Au bonheur des pouffiasses friquées.

 

 

 

L'autre jour que j'avais du temps à perdre, je me suis mis en tête d'aller essayer des manteaux aux Galeries Lafayette. Les Galeries Lafayette, j'y vais une fois tous les deux ans, déjà, c'est à peine si je me souviens de leur emplacement à Paris. Mais là, pas le choix, le manteau que je convoite ne se trouve que dans les corners Karen Millen des Galeries Lafayette. Et comme nécessité fait loi, que mon vieux manteau commence vraiment à tomber en loques et que le réchauffement climatique, c'est pas encore pour cette année, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai poussé les portes de cet antre du démon.

 

Déjà, un endroit blindé de monde un lundi à 15h, c'est louche. À 15h en semaine, les gens travaillent et les mamies emperlouzées vont boucher la vue dans les expositions, les grands magasins sont donc censés n'être peuplés que des rares doctorants qui préfèrent claquer leurs sous en dispendieuses frivolités plutôt qu'à se payer des voyages dans les archives départementales pour parfaire leurs dépouillements (alors que c'est à ça qu'on les casque, notez). Hum.

Mais non. Les Galeries Lafayette, c'est un incessant mouvement de filles juchées sur les dernières bottes à franges, la dernière it-veste, le dernier it-bag au creux du coude et l'ipod dans la main. Frange sur l'oeil gauche, cheveux méchés blondasses, mètre soixante-dix triomphant et poitrine avantageuse, elles glapissent, rient à gorge déployée avec des lèvres couvertes de fard rose bordé de beige, s'arrachent les objets des mains (comme dans les films... je croyais vraiment que c'était une blague, ce qu'on voyait dans les films, eh bien non).

Les Galeries Lafayette, c'est des touristes japonais qui prennent des photos de la rotonde - remarquez, elle est jolie, la rotonde, mais de là à en prendre une photo...

Les Galeries Lafayette, c'est un macaron et un thé Lipton au citron (rebaptisé "fruits du soleil") et un macaron de consistance chouinegomesque vendu huit euros.

Les Galeries Lafayette, c'est un labyrinthe qui rendrait dépressif le Minotaure le plus endurci.

Les Galeries Lafayette, c'est un endroit où tu peux acheter une serpillière violette avec deux trous pour les bras et un pour la tête, pour plusieurs centaines d'euros. Mais c'est une serpillière portable et griffée Vanessa Bruno, vous comprenez...

Les Galeries Lafayette, c'est des gens suintant l'argent qui viennent acheter un sac de sport pour mettre leur survêtement et leurs baskets , non pas chez Décathlon comme tous les ploucs, hein, mais chez Sonia Rykiel.

 

J'ai tenu un quart d'heure, le temps d'essayer un manteau et de retrouver la sortie en courant.

 

Et là, j'ai eu envie de citer Francis Cabrel :

Est-ce que ce monde est sérieux ?

 

 

 

 

 

20.08.2009

L'expérience de la mélancolie, 4. Le monastère de Lérins (2).

 

 

Nous étions aux abords de tour fortifiée destinée à servir de refuge aux moines.

Il y a quelque chose d'assez drôle dans cette tour, organisée comme n'importe quel monastère, avec cloître, salle capitulaire, scriptorium, réfectoire, église abbatiale, dortoirs... mais sur la hauteur. Des chapiteaux décorés, des colonnes, des voûtes gothiques, tout l'attirail du monastère qui se respecte. Sauf qu'on est entre des murs énormes, destinés à résister aux boulets de canon.

 

 

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Les colonnes de la salle capitulaire, vues du cloître.

 

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Entre ces murs énormes, il fait frais, calme. Il est assez drôle d'imaginer les moines au premier étage en plein chapitre, les soldats sur la terrasse en haut en train de surveiller la mer... deux types d'hommes qui devaient plus ou moins bien cohabiter.

 

Si le monastère a plutôt bien résisté aux Sarrasins et un peu moins bien aux soudards préposés à sa défense au XVIIe siècle, la Révolution a presque réussi à avoir raison de lui. Acheté par un type qui fit de la bibliothèque une carrière de pierres, revendu à une actrice qui en fit sa demeure de villégiature, le monastère est couvert de plaies pansées par Prosper Mérimée à la moulinette néo-gothique duquel il fut passé.

 

 

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Ce qui reste de la bibliothèque... une énorme plaie dans le ventre de la tour.

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Par exemple, Mérimée a eu une idée, il a rajouté un faux clocher, parce qu'il trouvait que ça faisait plus tour que monastère, sans ça.
Personne ne lui a dit que justement, si ça se trouve, c'était fait exprès.

 

 

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Les baies de l'église abbatiale.



Et quand ou vous dit qu'on pouvait surveiller de loin le perfide Sarrasin ou l'infâme Espagnol...
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Et voir la mer - ou tirer sur l'assaillant ?




Puis l'île a été rendue aux moines, à leurs vignes et à leurs oliviers. Aux serpents et aux faisans.
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La "nouvelle" église abbatiale (années 1930).


Il ne me reste qu'à vous souhaiter de pouvoir vous y rendre, d'assister à l'office des moines, de vous imaginer en abbé constructeur du XIe siècle, en Sarrasin conquérant, en soldat du roi Louis XIII... Je vous laisse aussi deviner quel personnage je me suis choisi.




 

18.08.2009

L'expérience de la mélancolie, 4. Le monastère de Lérins.

 

 

Les îles de Lérins, en face de Cannes, sont de vieilles amies d'enfance. Il se trouve que nous avons des cousins qui vivent dans l'aimable cité festivalière et que, quand nous allons les voir, et ce depuis toujours, il est de coutume d'aller faire une excursion sur les îles de Lérins, Sainte Marguerite et Saint Honorat.

J'ai toujours eu une préférence pour Saint Honorat, terre des moines depuis l'antiquité, plutôt que pour Sainte Marguerite, plus grande et plus amène mais envahie de touristes gras et suintants.

 

Lorsque saint Honorat, au IVe siècle, s'est installé sur l'île, on comprend qu'il était tout sauf un imbécile - même s'il paraît que le coin était au départ infesté de serpents.

 

 

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Sur l'île, les moines sont seuls - avec quelques touristes et quelques personnes qui font des retraites. Tout séjour de plus d'une journée y est interdit. Le silence est la règle que les cigales sont les seules à ne pas respecter. Pour peu que l'on erre sur les sentiers qui font le tour de l'île, on sait alors ce qu'est l'essence du monachisme : le retrait du monde et la contemplation de la création.


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L'île est jalonnée de sept chapelles dont cinq sont encore debout et ne sont pas englouties par les oliviers qui poussent sauvagement. Réparties sur le pourtour de l'île, elles impriment la marque du sacré. Elles servent encore de lieu de retraite pour les moines désireux de se faire ermites quelques temps, mais sont aussi des lieux de processions et de pélerinage au cours de l'année liturgique.

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Ce lieu de prière n'a pourtant pas eu de chance : convoité par les Sarrasins au Moyen-âge, puis par les Espagnols pendant la guerre de Trente ans, il a aussi connu la destruction et la mort. Aussi les moines construisirent un monastère fortifié sur la presqu'-île tournée vers le large. Tour imposante, presque incongrue. Refuge des moines en cas d'attaque, mais aussi tour de garnison pour les soldats du XVIIe siècle.

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Cette tour est à la fois superbe et déplacée. Énorme, margnifique, trop grosse pour ce petit sanctuaire, et pourtant nécessaire à sa survie lorsqu'un navire de guerre s'approchait.


Demain, nous entrerons dedans...


21.03.2009

En regardant vers le pays de France.

 

 

En feuilletant mon exemplaire des poèmes de Charles d'Orléans, j'y ai retrouvé avec un plaisir tant poétique que patriotique, un très beau rondeau, que je n'ai jamais vu, curieusement, cité par les blogs de la "réacosphère". Allez comprendre.

Je ne trouverai pas de mots aussi sensibles que ceux de ce captif, fait prisonnier par les Anglais à Azincourt, attendant vingt-cinq ans qu'on veuille bien lui payer sa rançon afin qu'il puisse revoir les siens. Plutôt que la lettre de Guy Moquet, revenons à Charles d'Orléans.

Spéciale dédicace à Woland, qui revient bientôt du désert. Et à tous les amis éloignés.

 

 

En regardant vers le pays de France,
Un jour m’advint à Douvres sur la mer
Qu’il me souvint de la douce plaisance
Que soulois au dit pays trouver ;
Si commençai de cœur à soupirer,
Combien certes que grand bien me faisoit
De voir France que mon cœur aimer doit.

Je m’avisai que c’était nonsavance
De tels soupirs dedans mon cœur garder,
Vu que je vois que la voie commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner.
Pour ce tournai en confort mon penser,
Mais non pourtant mon cœur ne se lassoit
De voir France que mon cœur aimer doit.

Alors chargeai en la nef d’Espérance
Tous mes souhaits, en leur priant d’aller
Outre la mer sans faire demeurance
Et à France de me recommander.
Or nous donn’ Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc aurai loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cœur aimer doit.

Paix est trésor qu’on ne peut trop louer.
Je hais guerre, point ne la dois priser ;
Destourbé m’a longtemps, soit tort ou droit,
De voir France que mon cœur aimer doit.

 


02.02.2009

Les brèves du lundi, 13.

 

 

1. Avec Chéri, on a affronté le froid et le train de banlieue qui part de la gare du Nord pour aller voir un beau château dans une belle forêt avec un beau froid de canard. Et comme cela fait longtemps qu'on n'a pas joué ensemble, vous allez deviner de quel beau château il s'agit.

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Non Chéri c'est un peu trop difficile comme ça.

Plus simple alors :
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Allez, c'est facile comme tout.
Un indice : l'exposition que nous sommes allés voir se terminait hier.


2. Au château, il y avait aussi des gazons surpris. La preuve, toujours en images :
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(oui je sais je l'ai déjà faite, mais que voulez-vous, on se marre comme on peut).


3. Il neige de nouveau en France. Les français sont toujours assez manchots pour avoir besoin de cellule de crise et de plan de vigilance orange parce qu'il neige. On n'a jamais autant voulu du naturel, du bio, des petits oiseaux et des écolos, et bing ! quand arrive un phénomène naturel, un vrai, c'est la panique à bord.
Comment ils faisaient, les gens, quand il neigeait beaucoup tous les hivers et que l'État ne leur servait pas de maman pour leur dire de mettre un bonnet, une écharpe, des gants et les chaînes de leur voiture ?


4. Pendant que les bobos pleurent parce qu'ils ne savent pas mettre les chaînes de leur kangoo, une pensée me serre légèrement l'estomac. Celle que j'ai pour les gens qui vivent dans les cabanes de bric et de broc qu'on voit pousser comme des champignons le long du train de banlieue qui part de la gare du Nord.


5. Je deviens honteusement laxiste, fonctionnaire, feignasse, démissionnaire, démagogique, gauchisante. J'ai honte. Mais que voulez-vous : mon côté démocrate chrétien l'a emporté.
J'ai remonté les notes de mes élèves pour faire une meilleure moyenne. Je sais, c'est mal.




27.01.2009

Vomitoria.




" Pourquoi on fait ça Madame ?"

 

La question que n'importe quel prof a dû entendre au moins soixante fois dans sa carrière.

 

"À quoi ça sert ? c'est pas intéressant ", et autres chougneries.

 

Dans ces cas-là, et malgré ma courte expérience de professeur, je souris, droite dans mes bottes, et j'inspire un grand coup avant de sortir, raide sur l'estrade, ma tirade toute prête. Cela fait partie de votre formation, c'est important pour votre culture, l'École vous permet d'avoir un contact avec les documents authentiques, et puis on fait des choses amusantes non quand même vous ne trouvez pas ? et autres "je vous ai compris" qui peuvent durer dix minutes.

 

Alors qu'en fait, ce qui me démange les lèvres est plutôt de l'ordre du "si vous êtes trop cons pour comprendre pourquoi, je ne peux plus rien pour vous".

 

Alors qu'en fait, je vomis leur condition d'enfants trop gâtés et déjà pourris d'ambiance syndicaliste à deux roubles. Négocier pour apprendre, négocier le moindre devoir, argumenter, le tout dans une insolence folle.

Alors qu'en fait, j'ai envie de leur demander pourquoi, alors qu'ils ont tout, ils ne s'intéressent à rien. Pourquoi alors qu'ils ont une école et des moyens pour avoir le temps de poser leurs fesses sur un banc de l'Éducation nationale toute la journée, ils négocient. On me dira que c'est une question d'acceptabilité du niveau de vie.

Niveau de vie.

Est-ce que je leur demande, moi, comment cela se fait qu'ils soient infoutus de faire la différence entre deux siècles ? Comment cela se fait qu'ils ne puissent écrire sans fautes d'orthographe à tous les coins de page ? Est-ce que je leur demande, moi, pourquoi, dans une bourgade du Sénégal, ma copine Marie enseigne le français à des collégiens qui font des analyses grammaticales de phrases et citent du Vigny par pages entières ?

 

Qu'ils sont haïssables. Et moi aussi, vu que je me tais.

21.01.2009

Caravaggio.

 

Peut-être est-il temps de parler de l'un des livres par lesquels j'ai été durablement marquée, et du peintre qui est peut-être le seul vrai peintre au monde.

 

(la scène se passe à Porto Ercole en 1610. Onorio Longhi vient reconnaître le cadavre de son ami Michelangelo Merisi, dit le Caravage).

Je ne déroule pas la toile tout de suite, parce que le plein jour ne te convient pas. Et parce que je me donne le plaisir d'attendre. Dans le coche qui m'éloigne de cette presqu'île barbare, je te tiens dans mon poing à peine refermé, comme on sauve un oiseau. Ce n'est qu'à la nuit, dans une auberge de Tarquinia, que j'ose regarder. Encore ai-je pris le loisir de souper avant de monter dans ma chambre. Je débarasse une table. Je pose des chandeliers aux quatre coins et j'étends la toile. J'aurais dû crier ; je crois que je n'ai fait que balbutier à voix haute : c'est ton visage que je vois d'abord ; ton visage de mort ; comme si tu avais prévu celui que j'ai contemplé tout le jour. Ou plutôt ta tête ; ta tête brandie, tenue par les cheveux : cette végétation de cheveux, de moustache et de barbe noire, ces yeux et cette bouche trop lippue entrouverts sur la mort, ces traits dévastés, couleur d'argile, c'est toi, décapité et déjà pourrissant. Tu t'es peint mort. Là, au premier plan, tendue vers nous, ta tête de vaincu que l'on vient d'exécuter. J'en suis tellement suffoqué que je prends à peine garde au torse et à l'épaule nue du jeune homme qui nous la tend et qui la regarde, et aux vastes et violents coups de pinceau de sa chemise ouverte. C'est lui qui vient de la couper, et il la regarde. On voit encore son épée dans le bas de la toile, comme un rameau de foudre : David, bien sûr, qui, sur le fond noir de l'infini, vient de mettre à mort le géant et nous en offre le chef. Sujet d'école ; d'ailleurs, tu l'as déjà traité.

Mais ce soir, penché sur la toile étalée, je titube au bord du mystère. Car je reconnais aussi le visage du jeune homme : ces lèvres de femme, ce regard trop voilé, ces chairs encore trop pleines mais trop mûres : c'est toi encore, c'est mon compagnon d'apprentissage à Milan, celui avec lequel j'avançais sur la route de Rome il y a presque vingt ans. Oui, c'est toi, Merisi, que tu as peint. Le jeune Michelangelo a tué et décapité le Caravaggio dévasté. Il le tend vers nous dans une atroce mélancolie : "Voici ce que j'ai fait de moi ; voici ce qu'ils ont fait de moi ; voici ce que nous faisons de nous-même."

 

Christian Liger, Il se mit à courir le long du rivage, Paris, Robert Laffont, 2001. p. 88 à 90.

 

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01.01.2009

Réflexions d'entre chien et loup.

 

 

La porte de l'autocar se referme, il démarre, je reste sur le bord de la route enneigée. Continuez encore cinquante mètres, vous arriverez à l'embranchement, c'est là qu'est le prochain arrêt, moi je continue sur Gap, pour Digne, c'est mon collègue qui passe dans une heure.

Dans une heure. Ah. Bien. À cinq heures de l'après-midi, dans la vallée de l'Ubaye, il fait quasiment nuit. Et à cinq heures de l'après-midi dans la vallée de l'Ubaye un vingt-neuf décembre, il fait froid. Moins sept, si j'en crois ce que j'ai entendu dans la radio de l'autocar qui vient de me laisser parce que sa route à lui est détournée - une affaire d'urgence, semble-t-il. Est-ce une raison pour me débarquer, avec pour charmante perspective d'attendre une heure le prochain autocar, entre Saint Vincent les Forts et Seynes les Alpes, c'est-à-dire au milieu de nulle part, surtout quand la nuit tombe et qu'il fait moins sept - manifestement, oui.

Les quatre autres types que l'autocar a débarqués s'égaillent dans le coin, ils ont pu téléphoner, on viendra les chercher. Quant à moi, la bonne blague, mon téléphone n'a pas de réseau. Me voilà donc bien obligée de souffrir froid, ennui et légère appréhension, en attendant que le prochain arrive. S'il arrive.

 

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Cinq heures et demie. Moi qui ai cessé de faire du ski à dix-huit ans - âge où l'on s'impose à ses parents, c'est bien connu - pour éviter d'avoir l'impression de perdre mes doigts de pied et de main sous l'effet du froid, me voilà servie. Il fait nuit, et nous ne sommes pas à Paris, mais bien au cul du loup, comme dit ma grand-mère, donc de lampadaires surpuissants tous les trois mètres, bernique. Impossible de lire. De toute façon je tremblerai trop pour tourner les pages.

La nuit tombe tranquillement sur la montagne - et sur moi, par voie de conséquence. Dans le plus grand calme. C'est presque effrayant. Et tellement apaisant. Si je devais mourir de froid, à la limite, cela me conviendrait, ici et maintenant. Car ici, la montagne est reine.

Il n'est rien à l'entour. Point de ces hideuses stations en béton et en couleurs criardes qui défigurent les pentes blanches. Point de ces touristes béats, hilares, rougeauds et vêtus d'habits fluos et bruissants. Point de ces slogans crétins qui vous font croire que la montagne, c'est cool, que la montagne ça vous gagne, et toutes ces conneries. Je ne vomis rien tant que ce monde où tout est sympa. Fluo. Divertissant. Cool. Superchouette. Génial. Hier d'ailleurs, j'étais chez le médecin pour soigner ma bronchite, et malgré l'aspect pitoyable des gamins qui venaient pour se faire plâtrer leur genou cassé ou leur cheville foulée au ski, je n'aurai pour rien au monde compati. Se faire péter une jambe en faisant le malin, en voulant jouer à l'homme qui maîtrise la nature, en s'habillant en fluo pour être plus visible et plus fun, se faire péter une jambe en se divertissant, c'est par trop ridicule.

Aujourd'hui, le monde n'est plus qu'un vaste Disneyland. Les ours dans les montagnes ? C'est trop mignon, un ours, c'est sympa. Les loups du Mercantour ? Trop chou, le loup. La neige, c'est hype.

Sauf que les ours, d'un coup de patte ils vous arracheront la tête, si cela leur chante. Le loup vous bouffera les boyaux s'il a faim et s'il vous trouve à son goût. Et la neige, elle vous ensevelira et personne ne vous entendra crier dessous. Elle vous fera mourir de froid ou d'étouffement, selon que vous aurez fait une godille un peu trop échevelée dans la poudreuse et que vous vous serez cassé un tibia, ou que vous aurez déclenché une avalanche.

Non, la montagne, la nature, n'est pas sympa. À force d'oublier que le sauvage n'est pas bon, mais qu'il est cruel et arbitraire, nous nous rapetissons. Nous devenons de pauvres petites choses fluos et dérisoires.

 

Je ne suis pas le voyageur au-dessus de la mer de nuages. Je suis juste misérablement assise sur une congère, en attendant que le prochain autocar passe, dans un quart d'heure, si tout va bien. Mais je ne suis pas en fluo, je ne fais pas la maligne sur une piste de ski. J'ai déjà donné, sous la contrainte parentale. Je sais donc pertinemment pourquoi j'abhorre tout ce que l'on désigne ridiculement sous le vocable de sports d'hiver. La montagne, la nature, c'est comme l'avortement, c'est dangereux et ça tue. Point. On fait moins le malin quand on est la misérable épave dans la mer de glaces.

 

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Les hommes modernes sauront-ils enfin rester à leur place, misérable mais conquérante, plutôt que de sombrer dans le divertissement fluo ?

 

 

 

08.12.2008

Brèves du lundi, 7.

 

 

1. N'allez pas voir (comme j'en fis l'erreur, alors que je soignais par une promenade amicale ma déprime post-concours-blanc), encore moins avec vos enfants, les vitrines des Grands magasins du boulevard Haussman, si par malheur vous habitez à Paris. C'est affreux et de mauvais goût. Voire vaguement pervers. Du genre à mettre en mouvement des poupées (enfin des baigneurs, comme on dit) en train de fumer le narguilé parmi des champignons plus hallucinogènes qu'autre chose. Ou des flamands roses la tête en bas en agitant les pattes en l'air. Des canards prométhéens qui n'ont de cesse qu'ils n'aient réussi à monter sur une chaise ou à hisser un seau d'eau. Le tout agrémenté d'un univers vaguement érotico-soft avec des plumes roses. Lamentable.

 

2. Allez plutôt voir, dans le genre truc parisien farfelu, la chapelle expiatoire à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette, c'est juste à côté et c'est bien plus drôle. Et de meilleur goût. Le jardin est agréable et le monument bien plus surprenant que l'espèce d'écrin à royalistes qu'on trouve à la Conciergerie. Et puis cela ressemble à un temple franc-maçon, un peu, aussi. Très impressionnant, surtout de nuit, quand la chapelle prend des allures de tombeau.

 

3. Je ne sais plus qui m'a dit de lire Pan, de Knut Hamsun, mais c'est un peu naze. L'histoire d'un ancien militaire, un peu rustre, beaucoup tête à claques, qui vit tout seul avec son clebs dans la forêt en Norvège. Déjà ça sent le type pas net. Ensuite, il se fait honteusement draguer par la fille du notable du coin, tout en se jetant lui même sur la fille (en fait la femme, d'ailleurs) du pêcheur du coin. Moi je dis, dès la page 16, j'avais compris que c'était un plan foireux.

Heureusement, ça ne dure qu'à peine plus de cent pages.

 

4. Sinon, je lis aussi des trucs rigolos, par exemple les romans de Fruttero et Lucentini. En ce moment, c'est L'affaire D ou le crime du faux vagabond, qui est en fait une continuation et une explication du roman inachevé de Dickens, Le mystère Edwin Drood. L'histoire est celle d'un colloque donné à Rome, composé de détectives venant résoudre l'affaire, alterné avec une traduction du roman de Dickens, c'est désopilant. Le tout assaisonné par une vision réjouissante des chercheurs, des colloques et de l'Italie.

Je ne résiste pas à la tentation citer un petit extrait.

 

À présent, une hôtesse souriante en tailleur lavande, prénommée Loredana, vient annoncer (en anglais basique) une "petite modification au programme".

Le lecteur italien et, avec quelques secondes de retard, le lecteur étranger, diront qu'il fallait s'y attendre. Choisir comme siège du Congrès la capitale indiscutée des ruines et des restaurations, était peut-être inévitable. Mais Rome est la capitale tout aussi indiscutée de la grève et des services publics inexistants, de la circulation inextricablement bloquée, du non-fonctionnement de l'aéroport, des crises perpétuelles du conseil municipal. Il n'y a donc rien détonnant à ce que le maire, pivot de l'inauguration solennelle, soit retenu au Capitole par une séance fleuve ; que le ministre de la Culture soit bloqué à Lamezia-Terme à cause de l'annulation du vol en provenance de Catane ; et que, pour des raisons analogues, l'avion de Tokyo, avec les sponsors à bord, ait été dérouté sur Pise.

 

5. Appel à chercheurs cinéphiles : L'autre soir, j'ai voulu raconter à Chéri un film polonais que j'avais vu une fois à l'Accatone, il y a trois ans environs. Impossible de retrouver le titre du film. C'est un vieux truc, genre années 30-40. On y causait polonais dedans. C'était l'histoire d'un soldat des armées de Louis XV pendant la guerre de sept ans, qui, de retour des combats, a la chouette idée de s'endormir sous un gibet, et ensuite il fait des tas de cauchemars et il lui arrive des tas d'ennuis, mais j'ai un peu oublié de quoi il retournait. Celui ou celle qui retrouve le titre gagne ma reconnaissance éternette - et un café, allez, soyons fous.

 

 

29.10.2008

L'expérience de la mélancolie, 3. Thérouanne.

Une fois, pour de vrai, j'ai fait de l'archéologie. Et même deux fois. Deux fois une semaine, pour être tout à fait exacte.

 

À Thérouanne.

 

Vous savez où c'est, Thérouanne ? Non, n'est-ce-pas ?

 

Thérouanne est encore un de ces lieux détruits par la folie des hommes, et qui me fascinent par la tristesse qu'ils dégagent. Thérouanne, ancienne enclave française en territoire espagnol, fut rasée sur ordre de Charles Quint, un jour qu'il faisait la guerre au roi de France. Les maisons furent détruites pierre à pierre, les gens instamment priés de foutre le camp, et du sel fut répandu afin d'ôter toute envie à iceux de s'y réinstaller. C'est seulement au XIXe siècle que des gens du Pas de Calais y revinrent, pour reformer un embryon de bourgade, près de ce qui fut une brillante citadelle médiévale.

 

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Même la cathédrale disparut. On n'en devine, derrière la plaque commémorative, que quelques morceaux du transept.

Fouiller le sol de cet endroit, où l'on perçoit encore les blessures qu'infligèrent les redoutables soldats de l'empereur, fut une expérience d'une gaîté folle (car on n'emmène pas impunément une troupe de chartistes pour gratter la terre) mais aussi d'une grande émotion.

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Les restes du transept. Le tas de pierre au milieu, c'est le choeur.

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Il est infiniment triste de savoir que, de là où je me trouve, j'aurais dû voir un centre historique pimpant, peut-être un peu trop sauvagement restauré par Viollet-le-Duc, avec ses maisons à colombages. Au lieu de cela, un champ. Plat. Nu. Nu depuis que les brutes soldats de Sa Majesté Catholique passèrent par là.

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La deuxième année, nous avons trouvé des pans de murs, des escaliers menant à des caves, des ciseaux, un dé à coudre, quelques pièces de monnaie - parmi d'innombrables tessons de vaisselle. C'est là la vraie première expérience de mélancolie sur ce site. La mélancolie de l'historien qui croit que ses trouvailles, ses archives, ses sources, peuvent lui montrer le chemin vers la compréhension des fantômes qui, croit-il encore, lui tendent la main. Alors qu'en fait, il ne fera qu'une analyse - Seigneur que ce mot est laid - des hommes du XVIe siècle. Alors qu'en fait, j'aurai voulu vivre avec eux. Pour un instant seulement, aurait dit le grand Jacques.

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Quelques marches de l'escalier d'une cave.

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Et pour une fois, vous aurez le droit de voir ma pomme en ligne, car, pour de nombreuses raisons, j'aime ce cliché - et Dieu sait si c'est rare! Je ne sais pas à quoi je pensais, mon seau et ma truelle posés, et moi trônant sur un muret du XVe siècle, un vieux pull appartenant à mon père sur le dos, les cheveux romantiquement envolés dans le vent. Manifestement, j'étais bien. Mélancolie heureuse.

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