24.04.2009

Vous saviez...

 

(en réponse à Executionner, cf. commentaires sur post précédent)

 

Mircea Eliade, en 1956, écrit une Lettre ouverte à Pablo Picasso :

 

Dans les années où la peinture était systématiquement détruite en URSS et dans les démocraties populaires, vous prêtiez votre nom aux manifestes qui glorifiaient le régime de Staline (...). Votre poids pesait dans la balance et ôtait l'espoir à ceux qui à l'Est ne voulaient pas se soumettre à l'absurde. Personne ne peut dire quelles conséquences aurait pu avoir votre protestation catégorique à tous (...) contre le procès de Rajk par exemple. Si votre appui à la terreur comptait, votre indignation aurait compté aussi (..).

 

 

Cité par Elisabeth du Réau, L'Idée d'Europe au XXe siècle, des mythes aux réalités, Bruxelles, Complexe, rééd. 2008. p. 239-240.

 

 

25.03.2009

Y'en a marre.

 

 

Un très bon commentaire d'un des lecteurs du blog d'Alain Juppé, lequel enfonce le clou en disant que Ouin, il a reçu une volée de bois vert (sic) à cause de ses mots sur le pape, alors que hein, bon, quoi. Cher monsieur "de la motte", commentateur anonyme, merci.

 

 

de la motte 23 mars 2009 à 0:23

Monsieur

j’ai été assez surpris et déçu de vos propos sur le Pape. Je pensais qu’ils avaient été tronqués par les médias, comme ceux du pape. Apparemment ce n’est pas le cas.

Je vous fais suivre mon “coup de gueule” envoyé à quelques journaux la semaine dernière, suite aux propos d’un homme politique (pas vous) déclarant “y’en a marre de ce Pape”, et mentionnant le mot “criminel”.

J’aimerais savoir si vous avez lu le texte intégral de la réponse du Pape. Si c’est le cas, partagez-vous l’opinion de cet homme politique, relayée par les pancartes “Pape assassin” sur le parvis de Notre Dame?

J’espère que des hommes politiques continueront à soutenir la liberté d’expression religieuse, respectueuse de sensibilités spirituelles dont nous aurons besoin pour résoudre ensemble les différentes crises que nous traversons.

Y’en a marre.

J’ai entendu mercredi la réaction d’un homme politique français aux propos tenus par le Pape sur le sida en réponse à la question posée par un journaliste. : « y’en a marre de ce Pape… ». Je m’excuse par avance de ne pas être en mesure de retranscrire l’intégralité de l’intervention.

J’ai cherché à comprendre ce qu’avait réellement dit le Pape, et quel était le message derrière les mots. J’ai eu du mal à trouver le texte complet de la réponse du Pape. Je me suis fait mon opinion : Moi aussi « Y’en a marre », mais y’en a marre d’autre chose :

Y’en a marre que les médias, dont internet ne mettent pas en avant le thème central de la visite du Pape, la réconciliation, la justice et la paix en Afrique.
Y’en a marre de ne pas trouver dans les grands quotidiens français (en dehors de la Croix) la déclaration complète.
Y’en a marre des phrases sorties de leur contexte.
Y’en a encore plus marre parce que c’est le fait de tronquer l’information qui enflamme la polémique et peut créer des catastrophes.
Y’en a marre des invectives, des condamnations, des stigmatisations non argumentées.
Y’en a encore plus marre quand les condamnations émanent de personnes qui se prétendent éclairées par la raison.
Y’en a encore plus marre quand ces personnes jugent d’un commun accord avec elles-mêmes que les religions sont antinomiques avec la raison.
Y’en a marre que les médias se limitent à caricaturer.
Y’en a pas marre des caricatures amusantes quand on sent l’humour qui les inspire.
Y’en a marre des caricatures blessantes et inquiétantes parce que l’on sent la fureur qui les inspire.
Y’en a marre des titres racoleurs qui déforment la réalité pour vendre plus.
Y’en a encore plus marre quand c’est à l’initiative de journaux qui sont par ailleurs très réservés sur le capitalisme.
Y’en a marre que l’on pose toujours des questions au Pape ou au clergé sur les préservatifs : on ne pense qu’à cela ?
Y’en a encore plus marre quand c’est pour dire, s’ils ont l’audace de répondre qu’ils n’ont pas droit au chapitre, et qu’il est scandaleux voir illégal qu’ils s’expriment.
Y’en a marre d’entendre que l’Eglise ne fait rien contre le Sida et de voir le contraire.
Y’en a marre de ne voir que les réactions d’une partie de l’opinion d’une partie de l’Occident.
Y’en a marre de voir cette réaction considérée comme la réaction planétaire unanime.
Yen a marre que l’on ne parle pas du sujet de l’humanisation de la sexualité et de son impact sur le sida.
Y’en a marre qu’il soit interdit de penser que les campagnes publicitaires de distribution de préservatifs peuvent contribuer à déshumaniser la sexualité.
Y’en a marre de ces séries de réactions déformant les propos et les messages : ce n’est pas la première fois.
Y’en a marre que l’on rejette une personne qui parle de « renouveler l’homme intérieurement » à une époque où beaucoup concordent sur cette nécessité compte tenu de la crise économique, de la crise écologique, qui touchent d’abord les plus pauvres.

Ceci étant dit, j’espère qu’un débat sincère et respectueux des parties se développera sur ce sujet comme sur d’autres. J’y crois, il faut avoir foi en la raison.

 


21.03.2009

En regardant vers le pays de France.

 

 

En feuilletant mon exemplaire des poèmes de Charles d'Orléans, j'y ai retrouvé avec un plaisir tant poétique que patriotique, un très beau rondeau, que je n'ai jamais vu, curieusement, cité par les blogs de la "réacosphère". Allez comprendre.

Je ne trouverai pas de mots aussi sensibles que ceux de ce captif, fait prisonnier par les Anglais à Azincourt, attendant vingt-cinq ans qu'on veuille bien lui payer sa rançon afin qu'il puisse revoir les siens. Plutôt que la lettre de Guy Moquet, revenons à Charles d'Orléans.

Spéciale dédicace à Woland, qui revient bientôt du désert. Et à tous les amis éloignés.

 

 

En regardant vers le pays de France,
Un jour m’advint à Douvres sur la mer
Qu’il me souvint de la douce plaisance
Que soulois au dit pays trouver ;
Si commençai de cœur à soupirer,
Combien certes que grand bien me faisoit
De voir France que mon cœur aimer doit.

Je m’avisai que c’était nonsavance
De tels soupirs dedans mon cœur garder,
Vu que je vois que la voie commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner.
Pour ce tournai en confort mon penser,
Mais non pourtant mon cœur ne se lassoit
De voir France que mon cœur aimer doit.

Alors chargeai en la nef d’Espérance
Tous mes souhaits, en leur priant d’aller
Outre la mer sans faire demeurance
Et à France de me recommander.
Or nous donn’ Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc aurai loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cœur aimer doit.

Paix est trésor qu’on ne peut trop louer.
Je hais guerre, point ne la dois priser ;
Destourbé m’a longtemps, soit tort ou droit,
De voir France que mon cœur aimer doit.

 


20.03.2009

Gouttes d'argent d'orfèvrerie.

 

 

Le temps a laissié son manteau

De vent, de froidure et de pluye,

Et s'est vestu de brouderie,

De soleil luyant, cler et beau.

 

Il n'y a beste, ne oyseau,

Qu'en son jargon ne chante ou crie :

Le temps a laissié son manteau,

de vent, de froidure et de pluie !

Riviere, fontaine et ruisseau

Portent, en livree jolie,

Gouttes d'argent, d'orfaverie,

Chascun s'abille de nouveau :

Le temps a laissié son manteau !

 

 

 

CIMG6041.JPG


Charles d'Orléans - place Saint-Pierre de Rome.



 

13.02.2009

L'expérience de la cruauté.

 

 

J'ai cessé d'englober la quasi-totalité de mes semblables dans un mépris universel le jour où j'ai quitté le lycée. La raison pour laquelle leur vue me filait la nausée n'est pas le but de mon propos, même si je pourrais disserter des heures sur la laideur de ces filles trop grasses, saucissonnées dans des tissus bon marché, maquillées avec toute l'énergie que donne le mauvais goût. Ou encore sur ces godelureaux boutonneux, engoncés dans l'obsession de prouver une virilité peu convaincante. Ils étaient haïssables, laids, incultes, à vomir.

Je les méprisais, ils me le rendaient bien, autant dire que les vaches étaient bien gardées.

Avec quelques amis, nous trouvions un plaisir sans pareil à étaler entre nous notre amour de la peinture, de l'histoire, de l'art, de la musique et de la littérature, en termes les plus châtiés possible, afin d'étouffer dans l'oeuf la moindre velléité qu'un de ces "autres" aurait pu avoir de nous adresser la parole. Nous passions au mieux pour de doux dingues, au pire pour un groupuscule d'invertis et de déjà vieillies filles aigries.

Nous nous vengions souvent, composant des épigrammes perfides, ou versant carrément dans l'ordurier. En première notamment, alors que je venais de découvrir les joies et les ors du XVIIe siècle, nous nous emparâmes de la forme des mazarinades (note de l'historien de passage : mazarinade : poème ou texte plus ou moins ordurier visant à décrédibiliser la politique et les moeurs de Mazarin au temps de la Fronde). Tous les monstres qui nous entouraient furent passé à la moulinette de notre rimaillage. Nous brocardions tantôt les bourrelets d'une donzelle, tantôt les manières de l'un des boutonneux, tantôt la propension au léchage de bottes d'un troisième.

Nous étions odieux, cruels, méchants, immonde. Nous en riions avec délectation.

 

Récemment, je me suis rendue compte que je conservais, pour une raison absurde, l'intégralité de mes cours de collège et de lycée. Sans le moindre état d'âme, j'ai tout flanqué à la poubelle. À cette occasion, la liasse de nos oeuvres cathartiques et jubilatoires m'est tombée entre les mains. Si j'en avais le courage, j'en publierais quelques-unes céans. Le problème est que je suis effarée de ma propre cruauté.

 

Quand je parle de cruauté, je pèse mes mots. Vous savez à quoi ça ressemble une mazarinade ? Cela n'est pas très fin, à vrai dire.

Un exemple ?

 

Les couilles de Mazarin,

homme fin

ne travaillent pas en vain

car à chaque coup qu'il donne

il fait branler la couronne.

 

etc, etc.

Tous nos congénères sont écrits en lignes assassines. C'est cruel. Mais qu'est ce que c'était drôle.

09.02.2009

Les brèves du lundi, 14. Les résultats de l'élection du Punk à diplômes 2008.

 

 

1. La grande élection du punk à diplômes 2008 est terminée. Finie. A pu, comme dirait mon petit cousin. Qu'est-ce qu'on s'est marrés. Je vous livre les résultats - demain, vous aurez droit à l'analyse statistique, et on va se marrer deux fois plus. Je vous remercie d'avoir voté, je remercie surtout Chéri, support technique de cette formidable aventure.

 

2. Sans grande surprise, c'est Vladimir Poutine qui l'emporte dans la catégorie "la politique c'est fantastique". Ses phrases-choc, ses yeux bleu, ses biceps, son charisme naturel (si, si) ont conquis vos coeurs, et je vous en félicite.

Vladimir Poutine gagne un café que ses concurrents malheureux lui paieront dans un troquet place de la Sorbonne, et mon exemplaire du Monde Russe de Denis Eckert, illustre manuel de géographie à destination des futurs professeurs, presque pas surligné, presque pas lu d'ailleurs.

 

3. Sans grande surprise non plus, Benoît XVI a écrasé tous ses concurrents dans la catégorie "Urbi et Orbi". Ce qui est la moindre des choses, tout de même.

Benoît XVI gagne donc aussi un café aux frais de ses concurrents, mais comme il ne peut pas se déplacer tout le temps, ce sera un café via della conciliazione, à Rome. On lui doit bien ça. Comme autre cadeau, je demande aux catholiques qui passent par ici de bien vouloir aller signer là : http://www.soutienabenoitxvi.org. Ceux qui n'approuvent pas me comprendront au moins, je l'espère.

 

4. Dans la série "Blogueurs", malgré un bref coude à coude titanesque avec Fromage +, j'ai l'honneur et l'avantage d'annoncer que le grand gagnant est l'Amiral Woland. Voilà, c'est son cadeau de mariage de la part des blogs réacs, pour lui permettre de frimer devant Madame. Mis à part l'estime et l'hommage des blogueurs, l'Amiral Woland gagne un café comme les autres, mais au Bombardier, et un exemplaire des Pensées de Pascal portant comme dédicace "à Woland, avec le regret de ne pas l'avoir connu. Blaise Pascal".

 

5. C'est , à ma grande joie, Jérôme Kerviel qui a remporté vos suffrages dans la catégorie "Punks à diplômes et à pognon". On lui offre un café payé par la revente d'une des montres de Julien Dray et de Nicolas Sarkozy (et ça fait du bon café, à ce niveau-là). Jérôme Kerviel remporte également mon vieux Monopoly, qui traîne chez mes parents, lesquels seront probablement ravi de s'en débarasser (du Monopoly).

 

6. Dans la série "Punks qui rigolent en attendant le réchauffement climatique", Didier Super a surpassé les autres. On lui offrira un café n'importe où en ville ou dans le ch'Nord, ainsi qu'un cd de Jean-Luc Le Ténia, dont la production lyrique hautement contestataire lui plaira sûrement.

 

7. À demain donc, pour une analyse sociologique des votes. On vient chercher ses lots chez moi, rue des gens bien, dans arrondissement bobo, capitale de la France. Merci encore à tous.

 

 

29.01.2009

Une définition du capitalisme.

 

(Extrait du dernier spectacle des Chevaliers du Fiel, La brigade des feuilles).

 

à partir de la troisième minute.

 

 

28.01.2009

Je le savais bien, moi, que c'étaient des conneries.

 

Depuis quelques années, je commençais à douter du bien-fondé de l'affirmation selon laquelle Noël et l'ensemble des fêtes chrétiennes ne sont que des récupérations de rites païens. D'autant qu'en général, les gens qui vous assènent cela, souvent des anticléricaux modèle opiniâtre, en profitent pour vous faire un petit couplet sur l'Église qui a toujours oppressé les peuples, etc, etc.

Outre que cela m'énerve, je me suis de plus en plus mise à douter de cela. D'abord parce que ça m'énerve qu'on critique l'Église - mais vraiment, c'est-à-dire que je ne fais même plus l'effort de discuter avec les bouffeurs de curé, je me contente de leur dire qu'ils ont tort et qu'il me suffit largement de penser ainsi, ce qui a l'avantage de couper court à toute discussion. Gain de temps incommensurable.

Ensuite parce qu'un jour je me suis mise à faire de l'histoire, et plus précisément à faire une thèse, donc à devoir réfléchir en-dehors de toute logique.

Et enfin parce qu'à force de faire de l'histoire, j'ai dû lire des livres d'histoire. C'est idiot mais il faut le préciser, cela a une importance.

 

Donc, plus je lisais, plus je trouvais cela louche que les anciens fussent assez cons pour se contenter de transposer, grossièrement, Noël sur la fête du solstice d'hiver, et la Saint-Jean sur celui d'été.

Certes, la représentation des Anciens dans notre imaginaire de petits mickeys modernes, en général, n'est pas brillante : dans les films qui se passent au moyen-âge, par exemple, les gens du moyen-âge, ils sont tellement cons qu'ils passent leur temps à faire des braseros en plein air pour chauffer l'air hivernal. Cons, quand même. Chauffer l'air.

 

Bref. Toujours est-il que ce qu'on m'avait toujours représenté (du moins du temps que j'étais à l'école gratuite, laïque et républicaine) comme une conquête de la pensée historique des Lumières, de la laïcité et du Progrès, s'est écroulé définitivement dans mon esprit il y a cinq minutes.

Eh oui. Déjà dans les années 1950, le défunt mais néanmoins illustre folkloriste Arnold Van Gennep crachait tout son venin à l'encontre de ces vieux clichés du genre "c'est le reste d'un culte solaire antérieur au Christianisme", ou "le culte du Soleil existait chez tous les peuples depuis la haute antiquité". Et l'ineffable homme concluait brutalement d'arrêter les déconnades. En gros, Noël et la Saint-Jean, ce n'est ni solstitial, ni solaire, ni paîenne. Point.

 

Deux conclusions : non, la recherche moderne (depuis cinquante ans) n'a pas démontré que l'Église avait aliéné les gentils peuples païens en leur collant noël sur leurs jolis feux du solstice. EArrêtez de nous faire chier avec les origines païennes de Noël. C'est une construction historiographique ancienne, qui énervait déjà les gens de bon sens dans les années 1950. Et d'ailleurs, personne ne l'a jamais vraiment montré vu que ça n'est pas vrai.

Laissez-nous fêter noël. Si cela vous déplaît, fêtez le solstice. Mais lâchez-nous la grappe, à nous les catholiques, putain.

 

 

Note à l'attention des compulsifs de la bibliographie : Ouvrez donc Le catholicisme entre Luther et Voltaire de l'immortel Jean Delumeau (oui oui immortel, pour de vrai, puisqu'il est académicien), multiples rééditions augmentées, donc la dernière est toujours la meilleure, ainsi que le Manuel de folklore français contemporain (titré Le Folklore français dans la réédition chez Robert Laffont, collection « Bouquins »), d'Arnold Van Gennep, écrit entre 1943 et 1957, paru jusqu'en 1958. Voilà. Z'êtes prévenus.

 

 

19.12.2008

Chercheurs et payés pour, en colloque.

 

 

 

Il est rare que l'atmosphère d'un congrès soit euphorique (et encore moins "vibrante") au matin du troisième jour. On a trop parlé de choses sérieuses ou frivoles. On a trop fumé, activement ou passivement. Les congressistes ne se sont pas tous habitués, ou résignés, aux matelas et à la cuisine de l'hôtel, et certains commencent à éprouver à l'égard de certains autres une impatience subtile, un sentiment secret et inexplicable, vaguement apparenté à la fureur homicide. D'autres encore (une minorité, par bonheur) se laissent surprendre, tandis qu'ils fixent une poignée de fenêtre ou un coin de table, avec l'oeil vitreux de qui ne réussit plus à refouler la question fatale "mais moi, qu'est-ce que je suis venu faire ici ?"

 

 

Fruttero et Lucentini, L'affaire D. ou le crime du faux vagabond, trad. fr. Éd. du Seuil, 1991.

17.12.2008

La passion selon Saint Agrégatif d'Histoire, 3. Presto, prestissimo !

 

 

8h 30 : se décider à prendre le métro pour être à l'heure à la Sorbonne. Le mieux étant d'éviter d'avoir les yeux en face des trous, beaucoup plus drôle.

9h01 : Avant d'entrer dans le sanctuaire de l'Alma Mater, choisir l'option "café et croissant à la boulangerie, sinon ça va pas être possib' là".

9h04 : Café en main, cartable dans l'autre, carte de la Sorbonne sous le bras, sac à main au bout de l'autre, entrer dans la Sorbonne et prendre l'escalier C étage 4 couloir F entrée 6 à gauche dans le coin en face, pour rejoindre la bibliothèque.

9h06 : Dire d'un air décidé "Bonjour monsieur j'ai une colle de hors programme d'antique, je passe à 15h, puis-je avoir mon sujet". Tenter d'avoir l'air convaincu.

9h07 : Le monsieur de la bibliothèque tend deux petits papiers, avec, surprise, des sujets dedans. Avoir le bonheur de choisir celui de droite, et sortir finir son café pour lire l'intitulé du sujet.

9h08 : S'étrangler avec la dernière gorgée de café. "La colonisation dans la Grèce archaïque". Un putain de merde peut être de circonstance.

9h10 : Rentrer dans la bibliothèque, installer ses feuilles de brouillon (pour ma part, j'utilise mes polys en rab' du cours de paléographie, c'est d'une classe inimitable), ses crayons et aller pianoter des idioties dans le Sudoc. "colonisation grecque, colonisation archaïque, Grèce archaïque", toute autre combinaison farfelue est la bienvenue malgrè sa relative inutilité.

9h25 : Commencer à éplucher les rayonnages de la bibliothèque pour y trouver les bouquins repérés sur les catalogues. Compter essentiellement sur votre instrument de précision qu'est le pifomètre.

10h00 : Se réinstaller, s'entourer de gros bouquins, d'actes de colloques, de catalogues d'expo monstrueux, et d'un manuel, celui que vous allez recopier, en fait. Parce que les actes de colloques en chleuh ou en italien, c'est juste pour faire joli sur la bibliographie que vous distribuez au professeur. Parce qu'en bon historien chartiste, la seule langue que vous maîtrisez un tant soit peu, c'est le latin.

10h25 : Noter scrupuleusement sur votre brouillon les numéros des parties, des sous-parties, des sous-sous-parties. C'est crétin mais ça donne l'impression d'avancer. Remplir ensuite avec les titres du manuel que vous êtes en train de pomper allègrement.

11h02 : Se rappeler qu'il reste le croissant de ce matin.

11h05 : Trouver une introduction. Pitié, Seigneur, saint Marc Bloch, bienheureux Lucien Febvre, donnez-moi l'inspiration.

11h09 : L'inspiration historienne ne fonctionnant pas, décider de parler de "l'importance de la notion de Cité phocéenne à Marseille aujourd'hui". En se disant qu'au concours, ça fera toujours rigoler le contemporanéiste du jury, pour peu qu'il fasse de l'histoire des représentations à l'EHESS.

11h35 : Il y a un trou dans le I.3 et dans le III.1. C'est fâcheux.

11h57 : Tant pis, ça fera trois parties pas égales mais ça commence à bien faire.

13h07 : Alors en concours et dans l'enseignement, on n'a pas de Powerpoint. Prendre en compte ces informations pour se décider à écrire son plan et à faire des tableaux et des cartes sur transparent. Oui, c'est miteux, mais cela permet d'exalter votre potentiel créatif. Eh oui.

13h26 : Faire un transparent, c'est chiant. Mais vraiment : ça glisse, on laisse des traces de doigts, les feutres ne marchent pas, c'est énervant. Un second putain de merde sera encore bienvenu lorsque pour la quarante-douzième fois, le transparent artistement fixé à l'aide d'un trombone sur le bouquin dont vous recopiez (merde aux droits d'auteurs, c'est l'agrégation, je fais ce que je veux) la carte de la colonisation grecque du monde méditerranéen au VIe siècle avant Jésus-Christ, glisse et vous fait rater la fin de votre tracé de la côte cyrénaïque. Ou que - blague connue - en traçant un trait à la règle, vous glissez encore et laissez une trace de doigts. Ineffaçable, bien entendu.

14h : Se décider à ouvrir les actes de colloques en chleuh pour combler les trous de votre leçon, chercher des jolies images destinées à réveiller le jury au moins deux ou trois fois pendant ladite leçon. Qui dure trente-cinq minutes. Donc, compter cinq ou six images (une monnaie, une poterie, un plan archéologique de Mégara Hyblaea, une monnaie, une poterie, un document épigraphique qui vous permettra d'étaler que vous avez fait du grec au lycée, encore une poterie tiens).

14h30 : Relire son plan et l'ensemble des brouillons. Souligner les mots que vous allez écrire au tableau, sinon vous n'allez pas y penser et vous allez encore vous faire allumer parce que "le candidat n'utilise pas toutes les ressources pédagogiques mises à sa disposition, cet oubli est regrettable pour de futurs enseignants".

14h45 : Pondre une conclusion, vite, vite.

14h50 : N'importe quoi.

14h55 : Conclusion de normand : "alors on peut dire que oui, mais non, enfin peut-être quoi". Enfin, une conclusion d'antiquisant, quoi. C'est à dire "qu'en l'absence de sources, on ne peut pas trancher". Mouais.

15h00 : Trouver la salle, faire un sourire à la dame qui vient vous faire passer votre colle. Prendre une grande inspiration, vous allez causer pendant trente-cinq minutes. Dernières précisions en guise de vade-mecum : évitez de faire des fautes en écrivant un mot au tableau, sans quoi vous avez l'air assez con. Si, si, je vous assure.

15h47 : au moment de la reprise et des questions à six roubles, bénissez saint Jérôme Hélie, votre ancien prof de prépa avec lequel vous avez découvert les joies de la géographie historique, ce qui vous permettra de répondre à la question de la "comparaison entre la colonisation grecque et les colonisations modernes", en évoquant le découpage de la carte de l'Afrique selon la logique des comptoirs coloniaux, si, la preuve, quand on regarde l'ancien Congo belge.

16h00 : Sortir. Manger. Boire un café. Dormir. Souffler. Se rappeler de l'utilité de la respiration chez l'être humain. Foutre ses transparents à la poubelle peut être un excellent moment de détente. Un troisième et dernier putain de merde viendra achever d'expulser le reste de stress qui vous restait. Il vous reste à courir pour donner vos heures de cours de paléographie, le devoir vous appelle vers des sphères supérieures.

 

 

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