21.01.2009

Caravaggio.

 

Peut-être est-il temps de parler de l'un des livres par lesquels j'ai été durablement marquée, et du peintre qui est peut-être le seul vrai peintre au monde.

 

(la scène se passe à Porto Ercole en 1610. Onorio Longhi vient reconnaître le cadavre de son ami Michelangelo Merisi, dit le Caravage).

Je ne déroule pas la toile tout de suite, parce que le plein jour ne te convient pas. Et parce que je me donne le plaisir d'attendre. Dans le coche qui m'éloigne de cette presqu'île barbare, je te tiens dans mon poing à peine refermé, comme on sauve un oiseau. Ce n'est qu'à la nuit, dans une auberge de Tarquinia, que j'ose regarder. Encore ai-je pris le loisir de souper avant de monter dans ma chambre. Je débarasse une table. Je pose des chandeliers aux quatre coins et j'étends la toile. J'aurais dû crier ; je crois que je n'ai fait que balbutier à voix haute : c'est ton visage que je vois d'abord ; ton visage de mort ; comme si tu avais prévu celui que j'ai contemplé tout le jour. Ou plutôt ta tête ; ta tête brandie, tenue par les cheveux : cette végétation de cheveux, de moustache et de barbe noire, ces yeux et cette bouche trop lippue entrouverts sur la mort, ces traits dévastés, couleur d'argile, c'est toi, décapité et déjà pourrissant. Tu t'es peint mort. Là, au premier plan, tendue vers nous, ta tête de vaincu que l'on vient d'exécuter. J'en suis tellement suffoqué que je prends à peine garde au torse et à l'épaule nue du jeune homme qui nous la tend et qui la regarde, et aux vastes et violents coups de pinceau de sa chemise ouverte. C'est lui qui vient de la couper, et il la regarde. On voit encore son épée dans le bas de la toile, comme un rameau de foudre : David, bien sûr, qui, sur le fond noir de l'infini, vient de mettre à mort le géant et nous en offre le chef. Sujet d'école ; d'ailleurs, tu l'as déjà traité.

Mais ce soir, penché sur la toile étalée, je titube au bord du mystère. Car je reconnais aussi le visage du jeune homme : ces lèvres de femme, ce regard trop voilé, ces chairs encore trop pleines mais trop mûres : c'est toi encore, c'est mon compagnon d'apprentissage à Milan, celui avec lequel j'avançais sur la route de Rome il y a presque vingt ans. Oui, c'est toi, Merisi, que tu as peint. Le jeune Michelangelo a tué et décapité le Caravaggio dévasté. Il le tend vers nous dans une atroce mélancolie : "Voici ce que j'ai fait de moi ; voici ce qu'ils ont fait de moi ; voici ce que nous faisons de nous-même."

 

Christian Liger, Il se mit à courir le long du rivage, Paris, Robert Laffont, 2001. p. 88 à 90.

 

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25.10.2008

Secrets de tournage, 2.

Pendant qu'on y est, et quitte à  révéler au vaste monde toutes mes perversions, je donne ce jourd'hui libre cours à ma passion pour l'épigraphie médiévale et moderne en mettant - enfin - en ligne quelques-uns des plus beaux spécimens de ma collection d'inscriptions. En haut, à droite, ça se trouve facilement. Qui sait, des fois que ça suscite des vocations...

Secrets de tournage.

Hier soir, à une table de joyeux compagnons fort aimables, on m'a demandé d'où provenait la photo à partir de laquelle j'ai bricolé (avec du matos de roumain, disait Artemus, ce qui m'avait beaucoup vexée alors) ma bannière il y a quelques années.

 

Eh bien voilà, c'est l'entrée du potager de la villa Borghese, à Rome. Comme ça :

 

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Des fois que j'aie été impolie avec les gens, je tiens à rappeler que j'ai passé une excellente soirée. Merci, et toussa.

25.09.2006

un après midi comme les autres...

Je suis fille et donc régulièrement sujette à la futilité. C’est donc pour la bonne cause, celle du shopping, que j’ai hier arpenté la via del Corso, cette énorme artère sur laquelle les voitures sont censées rouler à tout berzingue pour rejoindre la piazza Venezia, sans jamais y parvenir pour cause de trottoirs débordants de gens. Après avoir cédé devant trois petites robes d’hiver (ben oui quoi quand je vais rentrer il va faire super moche et super froid), j’en ai profité pour faire un petit tour jusqu’à Santa Maria del Popolo, car je ne pouvais pas partir sans avoir revu les deux Caravages qui s’y trouvent. Ni le tronc de squelette grandeur nature en marbre (enfin je dis en marbre, mais je n’ai pas touché, beuuuh) qui vous fait risette de sa niche, derrière une grille, ce qui n’est pas forcément rassurant. Alors comme d’hab’, les gens se tassent devant les Caravage, comme d’hab’ ils ne les regardent absolument pas mais prennent la photo, en général en oubliant d’enlever le flash, comme d’hab ils se précipitent dehors comme si le susnommé squelette allait se jeter sur eux d’un air féroce. Y’a une grille, les gars, on a dit. En plus c’est dommage, car il y a quelques trucs fendarts dans cette église, en particulier des pierres tombales en relief. Oui comme ça c’est pas original, sauf que là on marche sur lesdits reliefs, donc on se tord la cheville deux ou trois fois au cours des déambulations. Talons hauts s’abstenir. Personnellement, j’ai toujours un peu de mal à marcher sur le ventre des gens qui sont morts et qui par voie de conséquence ne font plus de mal à personne depuis longtemps, mais bon.

 

 

Le shopping à Rome, il y a des choses plus désagréables que ça. La via del Corso, pour aller vite, c’est un peu la rue de Rennes à Paris, les voitures en moins (entre autres, c’est pour ça que c’est mieux que la rue de Rennes). Les magasins les plus branchouilles s’y étalent, les grands couturiers se trouvant dans une rue perpendiculaire descendant de la piazza di Spagna. Cette artère est donc de l’affaire un des endroit à Rome où abondent mendiants, vieillards ou estropiés, qui exhibent leur misère entourés d’images pieuses. Ces gens surprennent notre suffisance de nantis et sont encore plus choquants pour des Parisiens qui ne connaissent que la netteté de nos belles rues du Ve arrondissement. Une sorte de memento mori...

 

 

Ce soir, j’ai mauvaise conscience. Et j’ai honte de ma mauvaise conscience de fille futile.

22.09.2006

les jardins

Entre hier sur le Janicule, et avant-hier à la villa Borghese, nous avons fait une petite série de couchers de soleils sur les hauteurs romaines.
Les parcs de Rome sont surprenants pour les habitués des jardins du Luxembourg.

 

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Immenses, boisés, semés de statues, fontaines et pavillons (cf. l'album photo, que je ne fais pas que pour le principe). On peut y entendre un merveilleux carillon. L'herbe y est épaisse, les pins immenses, les fontaines dix fois plus fraiches que n'importe quel robinet. On y est au calme pour lire, regarder les papillons voler ou discuter thèse. Ben oui quoi, mettez trois chartistes ensemble, de quoi voulez vous qu'elles causent?
Le soir tombe vite sur Rome. En une seconde,

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d'or de son rouge éventail. 

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La descente des collines se fait dans la nuit. Nous arpentons la via del Corso (recherche d'idées shopping oblige) pleine de monde, à tel point que les gens marchent un peu n'importe où, y compris sur la chaussée, d'où cris et coup de klaxon de la part des automobilistes qui aimeraient bien avancer un peu plus vite que les piétons. Mais y fait-on attention, quand on sort de la villa Borghèse, après avoir eu les yeux saturés de Caravage et de Bernin?


ps: les trois vers ci-dessus sont issus des Trophées de J-M de Heredia.

18.09.2006

Sweet sixtine?

Bon ok, c'est un jeu de mots moisi pour introduire ma journée de samedi au Vatican. Je vais essayer de sortir un peu du "c'est beauuuuuuu"...

en fait j'ai eu de la chance pour rentrer, m'étant greffée sur un groupe d'anglais (les anglais sont nos amis, il faut les aimer aussi). Mon billet est estampillé 8h49 heure d'entrée, et je suis sortie à 14h, après m'etre payé un deuxième tour du propriétaire. La première fois, j'étais entrée dans les premiers, je me suis donc retrouvée presque seule par endroits, et complètement dans d'autres comme le Musée d'art sacré contemporain. Evidemment, la Sixtine est toujours aussi bondée de monde et aussi mal éclairée, mais pleine d'effroi sacré.

Ce qui m'ennuie quand je visite un truc archi connu, c'est toujours de voir que les gens voyagent pour avoir voyagé, et non pour voyager. La plupart ont leur appareil photo ou leur caméscope greffé sur la main, et ne regardent les ouvres qu'au travers de la petite lucarne de leur joujou. J'ai moi-meme tendance à céder un peu à la tentation de mitrailler, certes... Au deuxième tour que je me suis offert, j'ai été effarée de me retrouver dans une masse de gens défilant en regardant leurs pieds au fil des salles, sans jamais regarder autour d'eux, et pourtant Dieu sait qu'il y en a des choses à voir: plafonds, sculptures, tableaux, marbres... C'est à peine si certain lèvent les yeux pour prendre en photo l'Apollon du Belvédère. On court à la Sixtine, on s'arrète vaguement dans les chambres de Raphael (il faut bien prendre la photo hein), on repart.

La Sixtine en perd toute sa majesté. Les vigiles font avancer les gens, crient "silence!" ou "no photo". On se fait bousculer de tous les cotés, on a peine à distinguer les fresques, on sort frustré et agacé.

La solution? aller se perdre dans les dédales peu connus, musée étrusque ou pinacothèque, où les groupes passent vite fait pour le principe de passer non loin d'un Caravage une fois au moins dans sa vie. Prendre le temps de déambuler dans la galerie du musée chrétien, dont les fenètres s'ouvrent sur les jardins du Vatican. Lever la tete et se sentir différent, car vous serez probablement le seul à remarquer que les plafonds sont couverts de fresques merveilleuses. S'asseoir devant les retables de Bernard Buffet. Penser à explorer le moindre couloir qui vous mènera aux Archives ecrètes, du moins leur antichambre qui expose actes et bulles d'or. Passer une heure à écrire des cartes postales dans un coin, acheter vingt-cinq timbres et tout jeter dans la boite de la Posta Vaticana. Sortir épuisé mais ravi, les yeux remplis et brouillés de tant d'oeuvres.

Il pleut dehors, vos jambes ne vous soutiennent plus, mais vous souriez et pensez à la prochaine fois où vous vous replongerez dans la foule pour revisiter votre Vatican.